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Auteur du livre Handicap à vendre, le journaliste a enquêté durant 6 ans sur certains de ces établissements qui font travailler des personnes handicapées, s’éloignant de leur mission médico-sociale en vantant le rendement hors norme de cette main d’œuvre à bas prix.

Les Établissement et Service d’Aide par le Travail (ESAT) sont des structures spécialisées qui emploient uniquement des personnes handicapées. Les ESAT sont souvent implantés en périphérie des villes, dans des zones industrielles. Résultat : les travailleurs doivent se lever aux aurores et prendre un, voire deux bus pour s’y rendre. Les travailleurs handicapés des ESAT ont un statut particulier censé les protéger, mais cela a en fait tout l’effet inverse. Elles sont considérées comme des “usagers”, c’est-à-dire qu’elles ne sont pas considérées comme des employés – bien qu’elles travaillent 35 heures par semaine – mais comme des “bénéficiaires”. À ce titre, elles sont payées en général la moitié du SMIC, salaire qui est complété par l’allocation aux adultes handicapés, ne peuvent pas saisir les prud’hommes, cotisent moins que des travailleurs ordinaires pour leur retraite et ne dépendent pas du code du travail, indique le journaliste Thibault Petit

Aujourd’hui les ESAT ressemblent clairement à des entreprises, explique-t-il. Certains directeurs l’assument et disent qu’ils ne sont plus des établissements médico-sociaux mais des entreprises…sociales. Certains de ces établissements passent des contrats avec des sociétés, parfois même des multinationales, qui leur demandent de très forts rendements, avec un impact sur le quotidien de ces travailleurs, à qui on met la pression pour produire de manière intensive. 

Les tâches dans certains ESAT sont parfois harassantes : travail à la chaîne, conditionnement et emballage de produits, livraison de matériel lourd, comme des disjoncteurs électriques par exemple. Certains de ces travailleurs handicapés, les plus autonomes, remplaceraient même leur encadrant lorsque celui-ci s’absente. 

Les entreprises ont plusieurs intérêts dans le recours aux ESAT : d’une part “acheter handicapé ça fait bien”, ironise Thibault Petit, et d’autre part cela permet aux entreprises d’être exonérées de la contribution Agefiph.

Certains travailleurs ont témoigné à visage découvert dans le livre. Ces personnes sont en conflit avec leur établissement depuis des années. Je n’ai rencontré quasiment que des personnes révoltées par ce qu’elles vivaient. Sauf que leurs moyens d’expression sont limités. Au sein des ESAT, il n’y a pas de réel pouvoir de saisir l’inspection du travail, de faire venir des gens extérieurs, de faire grève, de saisir les prudhommes et de contester ce qu’il se passe. Des gens révoltés, il y en a beaucoup sauf qu’ils n’ont personne vers qui se tourner quand ça se passe mal. Et surtout, dans le milieu du handicap il y a un énorme problème, pointé par l’ONU dans un rapport de 2021, qui est un problème de conflits d’intérêts.

En France, les gens et les associations qui représentent les personnes handicapées auprès des pouvoirs publics et qui co-construisent la politique du handicap, ce sont les mêmes associations qui gèrent les établissements médico-sociaux, dont les ESAT. Quand ils veulent se faire représenter, ils n’ont pas d’autre choix que de se tourner vers les gens qui les emploient. Le rapport de l’ONU dit que ces associations n’ont aucun intérêt à faire sortir les personnes handicapées des institutions puisqu’elles sont gestionnaires d’institutions. On peut se demander légitimement si ces associations ont intérêt à créer une société qui soit désinstitutionnalisée tout simplement.

Pour acheter le livre Handicap à vendre, aux éditions Les Arènes :

Crédit photo : Welcome to the Jungle

Crédit interview : France Inter et Welcome to the Jungle